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Michèle Zachayus

Interview Juin 2009

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Bonjour Michèle Zachayus, et merci d’avoir accepté de répondre à mes questions. Je suis ravi de faire votre connaissance.
Bonjour ! Ravie de faire également votre connaissance.

Pouvez-vous vous présenter et décrire votre parcours professionnel, ce qui vous a mené jusqu'au métier de traductrice ?
J’ai 45 ans déjà et je suis traductrice d’anglais depuis une quinzaine d’années.
Après des études scientifiques puis classiques au lycée, j’ai d’abord voulu m’inscrire en histoire de l’art (en raison surtout de ma passion pour l’Antiquité), décrochant même un petit diplôme d’architecture de l’Ecole du Louvre, mais j’ai fini par m’orienter vers un long cursus universitaire à la Sorbonne sous le signe de l’Anglais et de la civilisation anglo-américaine, avec comme spécialisation les œuvres de Shakespeare de la Maîtrise jusqu’en DEA. Mais tout en fréquentant les beaux esprits et les belles lettres, je m’étais déjà lancée dans la vie professionnelle avec le parcours obligé des petits jobs pour survivre, par exemple dans le secrétariat médical à Paris, l’archivage à la Banque de France, les vacations bibliothécaires en province comme à Paris (notamment la Bibliothèque d’Art et d’Archéologie du Luxembourg où j’ai bossé plus d’un an), le secrétariat artistique (pour une association des peintres du spectacle à l’ORTF) et j’en oublie ! À côté de tout cela, je passais aussi divers concours, et l’ironie du sort veut que j’aie réussi le plus difficile de tous, le CAPES théorique d’Anglais en 1989. Ce qui m’a amenée à enseigner deux ans en ZEP, en collège et au lycée, général ou professionnel, dans l’Académie de Lille.
Disons en un mot comme en cent que ce n’était pas ma vocation quoi qu’il en soit. C’est alors, peu après, que des amis très chers qui fondaient une société de traduction technique et littéraire de niveau professionnel, ArenA, m’ont offert ma chance, et je me suis ainsi lancée en 1993 dans un nouvel univers, celui du free-lance, un métier passionnant et exigeant qui me plaît toujours énormément, un métier où on apprend tous les jours ! J’ai rapidement enchaîné les romans d’heroic fantasy et de science-fiction (mon rêve, moi qui dévorais notamment les œuvres d’anticipation de Jules Verne et les collections Fiction et Galaxy de mon père dès que j’ai appris à lire pratiquement !), avec la saga des Royaumes Oubliés, puis celle de Lancedragon notamment – mais pas seulement, loin de là ! Toujours sur le métier remettant mon ouvrage, j’ai beaucoup contribué pendant des années aux diverses réécritures des œuvres traduites, et je rêve continuellement d’élargir mes horizons. Il me semble que ça va de pair avec la démarche d’un traducteur aimant son art.
J’ai aussi eu le plaisir de revenir à mes premières amours (la science-fiction) en m’attaquant pratiquement à plein temps à des parutions encyclopédiques dédiées à l’immense opera-space qu’est Star Trek pendant pas moins de cinq années, Star Trek dont je suis toujours fan…
Pour l’anecdote, j’ai aussi fondé, publié et animé un petit fanzine amateur pendant plusieurs années, Cassiopée, à dominante cinéma et science-fiction (quelle surprise… :)
Bref, voilà mon parcours dans les grandes lignes. Aujourd’hui, je travaille avec plusieurs maisons d’éditions, et j’espère bien continuer sur cette voie très longtemps encore !

Vous avez pendant longtemps traduit des romans "Les Royaumes Oubliés" pour Fleuve Noir. Pouvez-vous décrire le processus de traduction pour cet éditeur ? Vous imposait-on certaines contraintes lors de ces traductions ?
J'ai effectivement traduit de nombreux ouvrages des Royaumes Oubliés pour le Fleuve Noir, et il s'agissait tout simplement de calibrer ces textes en français, de les ramener à 250 pages environ (quelquefois plus, pour les grands formats). Il ne s'agissait plus donc de traduction stricto sensu, mais à proprement parler d'adaptation, de synthèse de passages anglais souvent très redondants, voire parfois de restructuration, carrément, ce qui avait d'ailleurs pour effet de rendre la lecture beaucoup plus vivante avec un bien meilleur ressort dramatique pour le public français (qui, comme chacun sait, est avant tout cartésien !) L'exercice, plutôt périlleux et difficile à la base, n'en était pas moins une excellente formation, bien éloigné d'une traduction littérale ou fidèle, et si je peux me permettre ce paradoxe, j'en arrivais aussi parfois à traduire bien plus fidèlement la pensée de l'auteur en m'affranchissant par moments de ce qu'il y avait de marqué noir sur blanc en anglais... C'est quelque chose qu'il faut avoir pratiqué soi-même pour en saisir toute la portée, et toute la paradoxale vérité !
Mais bon... Voilà en deux mots. Un texte calibré en français implique forcément un long travail de remaniement et d'adaptation, et je crois avoir fait du bon travail en l'occurrence !

Vous qui avez déjà travaillé avec plusieurs maisons d'édition, pouvez-vous dire sir ce genre de travail d'adaptation, ayant pour but de réduire la longueur d'un roman est courant dans le monde de l'édition ?
Dans mon expérience de traductrice, disons que c'est l'exemple le plus frappant, en raison de ces questions de calibrage; pour les autres maisons d'éditions, compte tenu de leurs attentes, j'ai pratiquement toujours fait de la traduction fidèle, avec peu de place pour l'improvisation ou la libre interprétation. Ca dépend aussi des domaines abordés évidemment.

Vous avez été un peu moins d'une dizaine de traducteurs à travailler sur la collection au Fleuve Noir. Comment faisiez-vous pour conserver une cohérence dans la traduction des noms propres d'un roman à l'autre ? Etiez-vous en contact les uns avec les autres ?
Ah ! Eh bien, oui, bien entendu, nous avions l'habitude de travailler en équipe au moins pour assurer la continuité des choix lexicaux d'aventure en aventure, bien entendu. Jean Claude Mallé chapeautait tout l'ensemble et tranchait au final dans les cas délicats. Nous avions un glossaire commun, qui s'étoffait idéalement au fil des parutions.

Chez Fleuve Noir, de nombreux titres de romans n'avaient rien à voir avec une traduction littérale du titre original (le roman dernièrement réédité chez Milady sous le titre "Serviteur du cristal" avait par exemple été titré chez Fleuve Noir "Les ailes noires de la mort"). Pouvez-vous nous dire comment était fait le choix du titre français, et pour quelle raison il était décidé de ne pas traduire simplement le titre original ?
En fait, j'aurais du mal à apporter des éclaircissements à cette question. En toute franchise, ce serait plutôt une question à poser à Jean Claude Mallé, le directeur de collection de l'époque, et Jacques Goimard aussi... (Je ne citerai évidemment pas Patrice Duvic, qui est décédé). La décision leur revenait, et je pouvais pour ma part faire quelquefois des propositions, mais ça s'arrêtait là.
Le titre anglais, dans sa traduction littérale, ne donnait pas toujours quelque chose de génial, d'original, d'accrocheur, de vendeur... en français. C'est une des raisons, je pense.

Les traducteurs n’étaient donc pas à l'origine du titre choisi pour sa version française ?
Eh bien non, les traducteurs n'étaient pas à l'origine du titre choisi. Je pouvais faire des propositions, et donner mes préférences, mais en aucun cas je ne décidais du choix définitif du titre français, n'étant pas directrice de collection.

Sur la fin, le volume des romans de la collection édités chez Fleuve Noir avait considérablement augmenté (530 pages pour le volume 80). Vous qui avez participé à la collection jusqu'au bout, pouvez-vous nous dire si ces derniers romans étaient des traductions intégrales ou pas ?
Oui, le Fleuve Noir voulait contenter les aficionados, bien entendu, et on a donc tenté de faire de l'intégral, ce qui n'allait pas sans grandes difficultés comme je vous l'ai expliqué, puisque les textes d'origine étaient affreusement redondants pour certains et pour que la "sauce prenne" en français, je vous assure que ce n'était pas un mince exploit ! Si vous avez pu lire ces œuvres en VO, vous l'aurez forcément remarqué.
Donc, de l'intégral, oui, dans la mesure du possible.

Ne pensez-vous pas que la traduction d'un texte doit y rester fidèle, en conservant éventuellement les redondances comme celles dont vous parlez, puisque le roman reste celui de son auteur ? Si le style d'écriture d'un auteur comporte des défauts, ne devrait-on pas les retrouver dans sa traduction ?
La traduction fidèle a ses limites, comme j'ai tenté de l'expliquer également. A trop vouloir coller au texte d'origine, on en arrive parfois à trahir la pensée et la démarche de l'auteur au lieu de la retranscrire. Et ça n'est en rien une excuse bien commode pour faire n'importe quoi !! Je parle d'expérience, voilà tout. Conserver les redondances, respecter le texte d'origine, on l'a toujours fait dans la mesure du possible, mais les redites continuelles (découlant en droite ligne du jeu de rôle proprement dit après tout !) passent très mal en français, vous pouvez difficilement le nier. Alors, que faire ? Traduire verbatim le texte anglo-saxon, et voir les ventes s'effondrer en chute libre, ce qui revient à tuer une collection dans l'œuf ? Voyez, quand on pousse le raisonnement jusqu'au bout... On s'adresse tout de même avant tout à un public français, qui comme dans tous les pays du monde, a ses particularités.
Donc, je pense en toute bonne foi que cette question n'a pas lieu d'être. On ne peut pas d'ailleurs parler de "défauts de style d'écriture" des auteurs américains, c'est simplement que les œuvres en question étaient visiblement destinées à être vite lues, vite digérées, alors qu'un travail méticuleux de traduction est déjà une toute autre paire de manches. Et on a tâché à mon sens d'adapter tout ça pour la France. Les incohérences et erreurs flagrantes (qui abondaient, il vous suffit de lire ou relire quelques titres en VO) ne pouvaient pas rester dans nos traductions sous peine, vous le savez bien, de saborder la collection avant même qu'elle ne prenne son essor... Il ne s'agissait pas de traductions universitaires, mais bien d'œuvres à remanier et à affiner pour un public français ayant des attentes légitimes !
On ne supprimait pas de passages entiers - en tout cas, moi, je ne l'ai pratiquement jamais fait. Et s'il avait fallu supprimer tous les paragraphes présentant à nos yeux un intérêt très relatif, voire inexistant, pour ne pas dire stupide parfois, on n'aurait jamais publié que des textes de 100 pages parfois, et encore. Non, franchement, il s'agissait de résumer habilement, de retranscrire parfois la substantifique moelle... mais nullement de tout réécrire à notre sauce. On évitait simplement, j'insiste, les multiples redites du texte d'origine. J'ai eu entre les mains des textes très médiocres à traduire - pas tous heureusement. Et dans ces cas-là, la question d'une "fidèle retranscription" ne se pose même pas. Encore une fois, nous travaillions pour un éditeur, avec ses exigences. Faut-il reproduire toutes les erreurs, redondances, maladresses et inepties d'un texte quand il est très mauvais ? Dans un cadre purement académique, sans doute. Mais c'est bien le seul cadre possible, à mon avis. Ce n'était pas nous hélas qui choisissions nos traductions...
Je pense encore qu'on a fait au mieux au temps du Fleuve Noir pour un marché qui était loin d'être acquis. Et puis, je n'ai jamais été qu'une traductrice... Quand on livre son texte, il faut voir après le traitement qu'on lui réserve, à force de passer entre x mains. C'est peut-être moins horrible que dans l'industrie du cinéma, mais c'est déjà loin d'être anecdotique. Tout ça pour dire que j'étais loin d'être d'accord avec tous les correctifs que je me suis vue imposés tout au long de ma carrière.

Donc le but de ce type de traduction était de proposer une collection ayant un potentiel détecté par l’éditeur en l’adaptant pour le public français pour ne pas risquer de se couper d’une partie de ce public à une époque où le genre fantasy était loin d’avoir le succès qu’il a aujourd’hui ?
En effet. Je considère d’ailleurs qu'on a joué un rôle de pionniers dans ce créneau-là, qu'on a ouvert la voie à toute cette explosion actuelle. Car comme vous le dites, le contexte d'il y a une quinzaine d'années n'a plus grand-chose à voir dans ce domaine avec le contexte actuel. Il s'agit aussi de garder cela à l'esprit.
Je crois donc, sans fausse modestie, que nous, l'équipe du Fleuve Noir, avons largement contribué à l'époque à préparer ce succès actuel sur le marché français, de Bragelonne comme de Milady.

Aujourd’hui, le label Milady a repris la collection et réédité pour le moment les plus célèbres romans de celle-ci dans une nouvelle traduction intégrale, d’abord dans un grand format pour ensuite être réédité au format poche. Que pensez-vous de cette réédition ?
Je n'en pense que du bien... Certains des textes qui sont passés entre mes mains dans différentes collections m'ont beaucoup marquée, et je trouve formidable que le public d'aujourd'hui puisse les redécouvrir. Evidemment, j'aurais adoré retraduire moi-même certains titres en m'adaptant au cahier des charges de Milady comme je l'ai fait pour bien d'autres maisons d'éditions, mais bon... C'est émouvant pour moi de revoir ces livres en très bonne place, en tête de gondole !

Alors que les premiers romans réédités chez Milady ont été intégralement retraduits, dernièrement, certaines de vos traductions datant de l’époque de Fleuve Noir ont été reprises pour la nouvelle collection (notamment « Serviteur du cristal » pour les Royaumes Oubliés). Avez-vous en projet de poursuivre des nouvelles traductions pour Milady ?
Oui, j'en serais enchantée ! Ca fait bien sûr partie de mes projets, et j'espère avoir bientôt le plaisir de m'attaquer à de nouvelles traductions. Ce serait pour moi un merveilleux retour aux sources.

Merci d’avoir répondu à mes questions.
C'est moi qui vous remercie d'avoir autant pris de votre temps pour cette interview, c'est toujours agréable et flatteur de parler de son métier avec des gens qui s'intéressent à ce qu'on fait.

- Interview effectuée par Morcar -

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