Bonjour. Identifiez-vous. Nouveau membre ? Inscrivez-vous.

 

 

 

 

17 Kythorn 1357 CV - 0h45 – catacombes de Port-Ponant

Les pas résonnaient, amplifiés par la voûte de pierre. De temps en temps, des gouttes d’eau tombaient au sol, en éclats sonores. Paradoxalement, le sol était relativement sec et exempt de moisissures, grâce à sa situation sous-marine. Le Grand-père des Couteaux Enflammés, Tagreth Cormaeril, avançait prudemment, entouré de sa garde rapprochée. Il détestait ces rendez-vous imposés dans les catacombes de la ville et préférait le confort de son hôtel particulier à cette ambiance sépulcrale. Clamareth, le Prince de la Nuit, restait malheureusement persuasif, et sa mainmise sur Port-Ponant était loin de n’être qu’une vaste fanfaronnade. Même le Croamarkh, le seigneur dirigeant Port-Ponant, était présent. Comme à son habitude, Clamareth n’était pas encore arrivé. Le Croamarkh était là, accompagné de soldats. Il salua Tagreth.

- Bonsoir, Tagreth. Savez-vous pourquoi Clamareth veut nous voir ? dit le Croamarkh
- Sans doute veut-il exiger de nous quelque service, comme à son habitude, ne pas se salir les mains…
- Est-ce qu’il se rend compte de la situation ? Les pirates sont particulièrement actifs en ce moment, le commerce est bien mal en point. Sans compter tous ceux qui sont coincés ici, sans pouvoir prendre la mer...
- A vous entendre, vous lui rendez des comptes, Luer… fit Tagreth. Vous êtes pourtant bien à la tête de la ville.
- Vous êtes arrivés récemment, vous ne savez pas encore tout des intrigues de Port-Ponant. Rien ne se fait ici sans les Masques…
- Si jamais Clamareth devient un problème, faites-moi signe. Nous savons fort bien nous y prendre avec ce genre de nuisances...
- Je n'en doute point, Tagreth, à vrai dire, je m'étonne que vous n'ayez pas encore tenté quelque chose...


Les deux hommes continuèrent à discuter, attendant la venue de Clamareth. Un bruit de pas se fit entendre, provenant de nulle part. Clamareth venait d'arriver.

- Bonsoir messieurs. J’espère que vous ne m’en voudrez pas d’avoir choisi ce lieu pour notre entrevue. Il est bien plus discret que vos jolies demeures, dit Clamareth
- Disons qu'ici, les risques sont moindres. Mais après tout, il s'agit de votre domaine...
- Je voudrais que vous mettiez tout en œuvre pour me débarrasser d’une nuisance, poursuivit Clamareth.
- Une nuisance ? demanda Tagreth, qui s'attendait à quelque chose de plus grande ampleur.
- Une épine dans le pied, qui souille la réputation des Masques de la Nuit. Une proie qui résiste avec entêtement, depuis trop longtemps.
- L’elfe tatouée, je suppose… dit Tagreth. Celle qui a…
- Celle qui a occis mon frère cadet, oui. Chaque jour qui passe en la sachant en vie me dégoûte. J’espère que votre guilde insignifiante sait ce qu’elle doit faire. Tout me porte à croire qu’elle va arriver ici-même, à Port-Ponant, dans les jours qui viennent. D’après mes renseignements les plus fiables, elle aurait été vue du côté d’Iriaébor récemment. L’occasion rêvée de rentrer dans mes bonnes grâces, Tagreth.


Intérieurement, Tagreth ne supportait pas d’être réduit au rôle de laquais. L’exil en lui-même était difficilement tolérable, s’il fallait en plus supporter les humeurs d’un vampire mégalomane imbu de lui-même, c’était une déchéance complète. Clamareth agissait en maître de Port-Ponant. Les choses seraient infiniment plus simples sans ce Prince de la Nuit, en aidant juste le Croamarkh à se débarrasser de cette guilde parasite. Seulement, il ne semblait pas être enclin à prendre une décision seul. Sans compter l'emprise réelle des Masques sur la ville.
Une entrevue juste pour un assassinat, voilà qui était léger. Cela méritait-il autant d'attention de la part d'une guilde aussi puissante que les Masques de la Nuit? Tagreth se posait la question, et il ne trouvait aucune réponse qui le satisfasse complètement.

19 Kythorn 1357 CV – 10h45 – Porte de Port-Ponant

- Eh bien, nous y voilà, Port-Ponant, mes amis. Restons sur nos gardes et restons groupés. Cette ville est un véritable labyrinthe. Ici se trouvent la plupart des fugitifs de Faerun… dit Dwalgnar
- Comme nous le sommes aussi, remarqua Vilario


Tous restèrent silencieux. Zhentarim, Ménestrels, Masques de la Nuit, ou bien passé, chacun fuyait quelque chose ou quelqu’un.
Dwalgnar ouvrit la marche avec Rosie. La porte donnait sur l’artère principale, qui partait en droite ligne du port. Bordée de maisons sans cachet particulier, les pas de portes étaient systématiquement occupés par des commerces. « On accepte tout, et tout a un prix ». Telle est la devise de Port-Ponant. Certains, à l’instar de Volothamp Geddarm, la décrivaient comme une sœur sans foi ni loi d’Eauprofonde. La ville en elle-même ressemblait à une fourmilière grouillante d’activités toutes orientées vers le seul profit. Le commerce sans état d’âme. Le profit pur et dur. Le son des pièces qui tombent dans l’escarcelle, peu importe comment on les acquiert...
Vilario regardait partout. Il n’avait jamais vu une foule aussi hétéroclite et bigarrée. Humains, halfelins, nains, gnomes, tieffelins, elfes, métis de toutes sortes, toutes les races de Faerun semblaient s’y être donné rendez-vous. Shydane restait quant à lui plus que jamais en éveil. Port-Ponant restait pour le moment l’une des cités les plus dangereuses pour eux, si on exceptait Château-Zhentil et le passage éclair à Port-au-Crâne.

De l’étage d’une maison, un homme observait les nouveaux arrivants. Les renseignements qu’il avait reçus étaient formels. Un homme, une femme, un adolescent, deux nains, une mule, sans description plus précise. Sauf en ce qui concernait la femme élancée qui les accompagnait. Elle ne ressemblait en rien à la femme elfe tatouée qu’on lui avait décrite et sur laquelle planait un joli magot. Une elfe, oui, mais elle semblait tout à fait quelconque. La couleur de peau, l’absence de tatouages, si ce n’était les nains avec une mule, il ne pouvait dire avec certitude qu’il s’agissait de sa cible. L’homme ferma la fenêtre et sortit de la maison, suivant le petit groupe.


Ecrit par Arwald
D'après une idée de : Morcar

17 Kythorn 1357 CV - 08h45 – Château-Cormaeril, Port-Ponant

Tagreth restait partagé. Malgré l’exil infâmant, il restait un noble cormyrien, et ce vampire de pacotille le traitait en laquais. Le contrat sur la tête d’Ilviz constituait une opportunité unique de se débarrasser des Masques de la Nuit, et de faire des Couteaux Enflammés la guilde maîtresse de Port-Ponant. Clamareth était un idiot, qui n’avait jamais rien eu des nobles familles, jamais rien su de l’étiquette. Il ne suffisait pas de s’habiller de soie calishite, de velours et de dentelle pour paraître fréquentable. Au-delà de l'apparence, Clamareth resterait toujours un roublard dans ses manières. De la merde dans un bas de soie. Dans sa tête, Tagreth imaginait mille façons de se débarrasser de Clamareth.
Le Croamarkh appréciait de traiter avec lui, surtout le fait d’être traité en égal et pas en vassal. Les Masques devenaient de plus en plus exigeants, et certains marchands avaient déjà quitté Port-Ponant pour faire leurs affaires ailleurs. La ville périclitait, et les pirates en profitaient pour multiplier les incursions. L’insécurité régnait, les rues étaient vides dès la nuit tombée. Le commerce en souffrait, et ça, ce n’était plus tolérable.
De plus en plus, Tagreth et le Croamarkh envisageaient de se débarrasser pour de bon de Clamareth. Sans le savoir, il leur donnait une opportunité unique d’y arriver.

19 Kythorn 1357 CV - 16h00 – Abords de Easting

L’orage grondait à l’horizon, et déversait des torrents d’eau sur la Route du Commerce. De profondes ornières se creusaient avec le ruissellement de la pluie. Le ciel était plombé, d’un noir d’encre, plongeant dans l'ombre la vallée. L’averse était d’une violence rare en cette région du Mitan. Un groupe d’aventuriers avançait, luttant contre la vigueur de la pluie. Iriaébor était déjà hors de vue, impossible de retourner en arrière. Au loin se devinait un petit village.

- Et si on entrait histoire de s’abriter un peu ? proposa Oldar. On devrait y trouver une auberge, et attendre la fin de l’averse. Je suis complètement trempé, et j’ai froid.
- Réfléchis un peu, on risque de les perdre. Une telle pluie les rendra quasi impossibles à pister, fit Ewun. Si on attend trop, on ne retrouvera jamais leurs traces.
- Je suis prête à parier que tu pourrais les suivre malgré cela. Alors, entrons dans ce village sur la route, soyons discrets. Et puis, un peu de repos ne nous fera pas de mal.


Melrod modifia vivement son apparence, pour paraître comme une chondathan . Le village portait le nom d’Easting et se trouvait à la jonction de la route du Commerce et de la Voie de la Manticore, la route qui mène en Sembie via le Cormyr, puis à Château-Zhentil. La pluie redoublait encore d’intensité, entremêlée de grêle. La visibilité était tellement réduite qu’ils n’y voyaient plus à dix mètres. Ils étaient tous trempés jusqu’aux os et crottés, mais satisfaits de trouver enfin un endroit sec pour se reposer. Ewun restait néanmoins sur le qui-vive. Depuis le guet-apens à Hivrol, il se demandait qui pouvait en avoir après eux. Les autres membres restaient persuadés qu’il s’agissait de Enbar, qui s’en était pris à Melrod à Iriéabor. Ils pensaient donc que tout cela était désormais derrière eux. Ewun n’en était pas aussi sûr. Il ouvrit prudemment la porte de l’auberge. Une petite auberge simple, confortable et discrète, sans fioritures. Ils avisèrent une table au fond de la pièce, dans un recoin tranquille. L’aubergiste leur apporta une énorme cruche emplie d’une boisson chaude assez proche du grog.

- Melrod, tu es sûre de ce que tu fais ? demanda Ewun tout en buvant d'un trait une tasse presque brûlante. J’espère que ce n’est pas une fausse piste, Visk’ros ne nous pardonnera pas un autre échec. Il est déjà suffisamment à cran avec tout ce qui se passe sur la Côte des Épées.
- Tout nous porte à croire qu’ils se rendent à Tantras, et puis, trouver Azrael ne sera pas aisé pour eux. C’est un avantage qu’il faut exploiter. Dès que la pluie cesse, on fonce à Téziir prendre le bateau de Ravendas. Nous pourrons ainsi les attendre tranquillement, sans avoir à parcourir éternellement Faerun pour les retrouver.
- En espérant que ce ne soit pas un piège comme à Hivrol. J’ai un étrange pressentiment... après la bagarre, j’ai relevé aux alentours de la cabane des traces que j’avais déjà rencontrées, mais impossible de mettre un nom dessus… ajouta Ewun.
- Je suis sûre que Enbar est celui qui nous a tendu le piège à Hivrol… dit Liliana
- Je ne pense pas, répondit Ewun qui avait l’impression de se répéter à force d’expliquer son point de vue sur le sujet à ses compagnons. Mon intuition me dit qu’Enbar était, comme le groupe d’Hivrol, envoyé par quelqu’un d’autre. Je n’aime pas ça…
- Ça n’a pas de sens, coupa Daelan. C’est illogique…
- On s’occupera de ça en temps voulu. Si c’est effectivement une autre personne qui tire les ficelles de tout ceci, le coupable saura ce que c’est de s’en prendre au Zhentarim. Pour le moment, on en profite pour reprendre des forces. Et puis, qui sait ? eux aussi sont peut-être sous la pluie… dit Melrod


Ewun ne semblait pas d’accord pour s’arrêter, malgré une telle pluie battante. Il se mettait à la place de Shydane, qu’il comprenait mieux que tous les autres. Sur certains points, ils se ressemblaient beaucoup. Lui ne se serait pas arrêté, il aurait même profité de la pluie pour camoufler ses traces. Comment Melrod pouvait-elle ne pas avoir pensé à cela ? L’évidence lui sautait aux yeux avec force. Cela faisait pourtant longtemps qu’il faisait équipe avec Melrod, il lui faisait entièrement confiance. Elle avait réussi bien des quêtes. Mais là, elle se laissait dévorer par son ambition. Comment être sûr que Shydane et Vilario allaient bien à Tantras ? Pour la première fois, il était en proie au doute. Et pourtant, Ravendas lui semblait de confiance. Malgré cela, les derniers événements nourrissaient sa méfiance. Même s’il ne menait pas de mission, il était toujours apprécié pour son extrême sang-froid, laissant peu de place à l’imprévu.
Ewun ne cessait de penser à ce que ferait Shydane. Il semblait capable de survivre n’importe où, de trouver des pistes improbables, des ressources insoupçonnées. Après tout, Shydane les avait plusieurs fois pris au dépourvu. L’épisode du Gué de la Dague lui restait en tête. Partir par le marais au lieu de suivre la route. En y réfléchissant, il aurait agi exactement de la même façon. Se sachant poursuivi, ne pas rester sur le chemin le plus prévisible était d'une logique implacable. Sauf pour Ystir, qui était resté à attendre patiemment à l’auberge. Qui sait quelle surprise ce diable de rôdeur leur réservait encore.
Le guet-apens à Hivrol avait montré que c’était vraiment eux qui étaient ciblés. Qui pouvait leur en vouloir ? Même si ce n’était que des amateurs, quelqu’un leur avait quand même demandé de le faire. Ewun se promit d’être plus vigilant. Il caressait la pointe acérée de l’une de ses flèches, la réservant mentalement pour le coupable.

18 Kythorn 1357 CV - 16h00 – Non loin de Reddansyr

Shydane regardait vers l’ouest. Le plus gros des nuages était passé et devrait se vider sur Iriaébor, d’après ses estimations. Des grondements lointains et le ciel plombé ne laissaient aucun doute au rôdeur. Par chance, l’averse qu’ils affrontaient n’avait rien à voir avec le déluge qui allait sûrement s’abattre au loin. Ils n’étaient plus qu’à quelques heures de marche de Port-Ponant. Il semblait inquiet. Quelque chose le gênait. De temps en temps, il regardait Ilviz, et savait que sa présence allait plus que jamais poser problème. Combien de temps encore avant que les Masques de la Nuit n’envoient des assassins à leurs trousses ? Surtout dans une région où ils sont implantés profondément, et donc où rien ne leur échappe. Le rôdeur posa son regard sur Vilario.

- Port-Ponant à l’horizon. Il va falloir qu’on se sépare d’Ilviz, je le crains.
- On ne va tout de même pas la laisser aux mains des Masques de la Nuit ! s’exclama Dwalgnar
- Dwalgnar, crois-tu que ce soit une bonne idée d’entrer dans une ville dirigée par les Masques de la Nuit, avec une elfe dont la tête est mise à prix ? Malheureusement, on ne peut pas toujours jouer les preux chevaliers… dit-il en prenant le nain par les épaules.
- C’est bien dommage… murmura Dwalgnar
- Il va falloir qu’on fasse un choix, je sais que ça va être difficile pour certains, mais il faut se décider, termina Shydane
- Êtes-vous vraiment obligés de passer par Port-Ponant pour aller à Tantras ? demanda Ilviz.
- On aurait dû quitter la route du Commerce après Iriaébor, remonter sur le Cormyr et aller jusqu’à Ordulin, en suivant la Voie de la Manticore, précisa Dwalgnar.
- Faire le chemin par la route, ça nous prendrait un temps fou, coupa Vilario. On n’a pas le temps de faire de tels détours pour Ilviz. A elle d’assumer ses actes.


Le ton sur lequel cette phrase avait été prononcée agaçait une nouvelle fois Dwalgnar… Shydane reprit tout à coup la conversation.

- Sauf que les Masques savent déjà qu’Ilviz est avec nous, j’en suis quasi persuadé. Parfois, les informations vont plus vite que le plus rapide des coursiers… fit Shydane.
- Sans compter que le bateau va nous permettre de prendre un peu de repos, je me sens meurtrie de partout. Comme je repense à mon lit moelleux à la Porte de Baldur… fit-Ladril en s’étirant.
- Shydane, en attendant, je suggère qu’on fasse une petite étape à Reddansyr comme l’a conseillé le marchant d’Iriéabor. Ça nous laissera le temps d’aviser. En plus, je connais une bonne petite auberge bien tranquille, on pourra prendre un peu de repos. Alors ? ajouta Dwalgnar.


Le nain espérait pouvoir profiter de cet arrêt pour convaincre ses compagnons de ne pas abandonner Ilviz. L’elfe se faisait discrète, ne souhaitant pas être un fardeau. Dwalgnar tenait à ce qu’elle reste avec eux. Après tout, c’était quand même grâce à elle que Vilario et lui étaient sortis vivants de l’antre de Svanhilde. L’adolescent semblait l’avoir vite oublié.

- Reddansyr… ça ne me dit rien. Ça doit vraiment être un petit village. Qu’est-ce qu’on y trouve ? demanda Ladril
- Alors, la dernière fois que j’y suis allé, il y avait un temple consacré à Oghma, celui dont vous a parlé Narfel à la cité des Mille Flèches, et puis il « La Folie du Géant », cette auberge dont je viens de parler. Ah, la Folie du Géant…
- De toute façon, nous aurions atteint Port-Ponant tard dans la nuit. Autant passer une nuit au calme, fit Glorthic qui ne semblait pas pressé lui non plus d’atteindre la ville.
- Le temple d’Oghma de Reddansyr, dit Vilario en rependant à ce que lui avait dit le marchand à Iriaébor, on pourrait y faire identifier mes épées.
- Le jour où un prêtre d’Oghma ne saura pas quelque chose, il faudra se préparer au pire… ajouta Dwalgnar
- Il me semble qu’on va donc faire halte là-bas… termina Shydane.


Ilviz regardait chacun de ses compagnons. Vilario ne savait que penser. Shydane avait malheureusement raison. Port-Ponant était aux mains des Masques de la Nuit, y entrer revenait à acheter un cercueil. Surtout avec une personne aussi reconnaissable qu’Ilviz. Faire halte dans ce village permettait de ne pas dormir à Port-Ponant et de prendre le premier bac pour Tantras. Moins longtemps ils seraient à Port-Ponant, moins longtemps ils seraient en danger. Le groupe prit la route pour Reddansyr.

*
* *

A quelque distance de là, parfaitement camouflé et silencieux, un être n’avait rien perdu de la conversation. Ainsi, c’était donc elle, l’elfe qui était devenue une célébrité au sein des Masques de la Nuit, la proie la plus convoitée, la fameuse Ilviz Laedris. Elle semblait pourtant tout ce qu’il y a de plus inoffensif, rien ne justifiait sa réputation. Restant au loin, observant le groupe à bonne distance, il dégustait à l’avance sa proie. Gardant l’abri procuré par l’épais sous-bois, il glanait tous les renseignements possibles.

19 kythorn 1357 CV - 18h30 – route vers Téziir

L’orage s’était calmé. Quelques rayons de soleil perçaient enfin la couche de nuages. Les Zhents avaient quitté l’auberge après avoir mangé un morceau. Ewun et Liliana ouvraient la marche. Ils étaient attentifs à tout, prêts à tirer. Ils discutaient entre eux, mais leurs regards se portaient sur tout ce qui pouvait constituer une cache. Parfois, ils allaient inspecter des fourrés ou grimpaient sur des arbres qui leur semblaient suspects. Ewun cherchait tout ce qui pouvait lui donner des indices. Il s'arrêta tout à coup.

- Melrod, regarde donc ici. Des traces de pieds chaussés, et des traces de sabots ! fit Ewun, en s’accroupissant et inspectant des traces. On est sur la bonne piste ! ce coin n’a pas été trop touché par la pluie.
- C’est certainement une caravane marchande qui a laissé ces traces… dit Liliana. Il y en a tellement sur cette route…
- Cette route ne s’appelle pas la Route du Commerce pour rien. Autre chose, Ewun ? demanda Melrod.
- Oui, sauf qu’il n’y a pas de trace de roue, et surtout, je dirais qu’ils sont cinq ou six, vu la diversité des empreintes. Celle-là est plus appuyée et ressemble à une botte de harnois. Un humanoïde massif, je dirais un des nains, le fou furieux. Là, ce sont des bottes plus légères, les traces sont quasi invisibles… quant aux traces de sabots, des petits sabots… jubila Ewun. Ce sont eux !
- Comme quoi Ravendas avait raison. Ils vont bien vers Tantras. Tu es rassuré, maintenant ? fit Melrod en posant sa main sur l’épaule d’Ewun.


Melrod restait détendue, mais ne partageait pas les craintes de ses compagnons. Elle affichait une confiance certaine. Même si la route était courte, ils devaient atteindre le village le lendemain vers minuit. Ravendas avait prévenu que le bateau ne serait à Téziir que le 19 au soir, pour échapper aux pirates. Quoiqu’il en soit, les découvertes d’Ewun étaient les bienvenues pour lever certains doutes.

*
* *

Quelques minutes seulement après le passage des Zhentillards, une silhouette s’était approchée de l’endroit où Ewun avait repéré les traces de Vilario et ses compagnons. Se penchant sur celles-ci, le mystérieux poursuivant avait rapidement compris à qui appartenaient ces traces, et que Melrod allait peut-être bientôt atteindre son objectif, une chose qu’il ne pouvait pas laisser faire.
Mais étrangement, alors qu’il continuait sa filature discrète, le groupe de Zhents avait changé de direction, ne suivant pas les traces laissées par leur cible, pour se diriger vers Téziir. Le mystérieux poursuivant ne comprenait pas pour quelle raison Melrod avait ainsi bifurqué, mais il poursuivit sa filature, attendant le meilleur moment pour passer à l’action.

*
* *

Un paysage de collines recouvertes d'une végétation rase tirant sur le jaune, annonciatrice d'une saison particulièrement chaude s'offrait à la vue des Zhents. Le chemin serpentait, traversant parfois de petits bosquets. La pluie avait creusé de profondes ornières dans la route, causant nombre d’embourbements. Plusieurs caravanes étaient ainsi immobilisées. Les caravaniers et leurs employés tentaient, tant bien que mal de remettre leurs chariots d’aplomb. Ils s’entraidaient, se prêtant mutuellement main-forte. Certains avaient dételé leurs chevaux pour pouvoir hâler plus facilement les lourds wagons chargés de marchandises. Les Zhents passaient sans même les regarder, les hommes affairés ne les voyaient pas. Sur plusieurs miles, la route était vide. Un chariot, rompant la solitude ambiante, était en équilibre instable, loin de tout secours.

- Bonne rencontre, voyageurs ! héla un homme richement vêtu, en s’approchant d’Ewun. Vous seriez bien aimables de nous donner un coup de main.
- Démerde-toi, c’est ton chariot, j’ai autre chose à foutre, lança froidement Ewun, sans changer d’un pouce sa direction.
- Ewun, on pourrait le piller, non ? souffla Alanis à l’oreille de Ewun
- Alors, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ? Je n’ai pas que ça à faire, moi ! fit le caravanier en perdant patience. Faut que je sois à Berdusk demain.
- Ecoute-moi bien. Ton chariot, on n’en a rien à faire. Continue à nous emmerder, et je te garantis que ce n’est pas à Berdusk que tu seras demain ! fit Oldar en empoignant brusquement le marchand par la chemise. Alors, tu nous fous la paix, c’est clair ?


Oldar relâcha brutalement sa prise. L’homme manqua de s’affaler dans une flaque de boue. Melrod eut soudain une idée pour entrer à Téziir. Ravendas lui avait recommandé la prudence et la discrétion. Après tout, quoi de mieux pour entrer dans une ville marchande qu’un chariot rempli de marchandises à vendre ? Elle fit un signe furtif à Ewun, qui comprit où voulait en venir la doppleganger.

- Veuillez excuser mes gardes du corps, monsieur ? dit soudain Melrod, d’une voix plus avenante. Nous avons été agressés par des bandits il y a peu, et ils avaient usé d’un stratagème similaire.
- Dites donc, vos hommes me semblent bien rudes et pas très commodes.
- Il faut bien ça, face aux bandits. Je ne peux pas m’encombrer de femmelettes, ajouta Melrod. Les bandits ne font pas de cadeaux. Vous comprendrez mieux ma prudence.
- Mais vous ? qui êtes-vous et que faites-vous ? demanda l’homme.
- Je me nomme Dorlem, et je me rendais à Port-Ponant pour affaires.
- Je suis Valdemar Gallaway, du Transmarche du même nom. Nous faisons régulièrement le chemin entre Port-Ponant et Caer-Dinival.
- Et je suppose que c’est un marché lucratif ? demanda Melrod
- Bien entendu. Faire une aussi longue distance, ça a un coût, et mes clients sont prêts à mettre la main à la bourse.


Melrod continuait à discuter avec Valdemar, l’entraînant hors de vue. Ewun et Oldar aidèrent à remettre le chariot d’aplomb. Le chariot n’avait pas subi de dégâts majeurs, il était solidement construit à la manière de Lluiren. De nombreuses pièces de rechange étaient stockées dans des coffres sous le châssis, il était même muni de boucliers sur le côté, permettant le cas échéant de résister à un guet-apens. Bien qu’il avait déjà parcouru de longues distances, il semblait encore prêt à en faire le double. Il était tracté par une paire de solides hongres, stoïques et calmes. Valdemar revint, seul. Ewun comprit en un clin d’oeil. Par derrière, il saisit l’un des caravaniers, et lui brisa silencieusement la nuque. Un petit craquement et un soupir. Le caravanier s’effondra mollement, comme pris d’un malaise fatal. Son compagnon se précipita vers lui, afin de lui venir en aide. Alanis sortit vivement une dague de sa manche et la lui planta dans le bas du dos. Il se raidit et s’affala.

- Bien, maintenant, nous n’avons plus qu’à nous rendre à Téziir. Oldar, tu va conduire le chariot. Ewun, Liliana, Alanis, Daelan, dans le chariot, vous restez aux aguets. On peut très bien se faire détrousser… fit Melrod en imitant l’accent embourgeoisé de Valdemar.

Les autres éclatèrent de rire. Alanis explorait le chariot. Rien de bien intéressant, peu de colifichets, des marchandises communes ici, mais qui auraient valu cher une fois arrivées à Caer-Dinival. Liliana en profita pour prendre des outres neuves pour remplacer les anciennes et regarda si deux ou trois objets ne pourraient pas être utiles, une bonne partie de l'équipement qu'ils avaient emporté commençait à être usagé. Oldar donna une secousse aux rênes, et le chariot s’ébranla vers Téziir, au rythme régulier des sabots des hongres.

18 Kythorn 1357 CV - 17h00 – Village de Reddansyr

Guidés par Dwalgnar, le petit groupe atteint Reddansyr en fin de journée. Des petites fermes et quelques maisons blotties au nord du vallon d’Eaurouge formaient l’essentiel de la bourgade. Au sud, la forêt de Gulthmere constituait à la fois une ressource naturelle et une frontière. Un petit village bien tranquille en somme, comme l’était aussi Elgastor, avant l’incursion des Zhents. Elgastor… Vilario repensait à son village, à son oncle Arthus. Il lui semblait que ça faisait déjà une éternité qu’il était parti. Il avait visité les grandes villes du Mitan, lui qui n’avait encore jamais quitté la ferme de son oncle Arthus. Tant de souvenirs déjà. Il songeait à écrire un récit de voyage pour ne rien oublier, tout comme son père. Un bâtiment insolite attira l’attention de Vilario, mettant fin à ses rêveries.

- Dwalgnar, qu’est-ce que c’est ? fit l’adolescent en pointant le bâtiment du doigt.
- Ça ? Rien de moins que la Folie du Géant, Vilario. Une taverne comme on n’en fait plus… Ah ça, je ne compte plus les bonnes soirées passées là-bas… C’est ici que nous passerons la nuit.
- On dirait la coque d’un bateau, c’est bien imité, admit Ladril
- Normal, C’EST la coque d’un bateau. La taverne s’appelle comme ça, parce que c’est un géant du feu qui a apporté le bateau ici, suite à un pari d’ivrogne.
- Hem, ça m’a tout l’air d’être une maison de passe, fit Shydane. Rien que du dehors, c’est ce qu’il paraît. Mais bon venant de toi, ça ne m’étonne plus.
- Au moins, ça nous fera des vacances, n’est-ce pas Ilviz ? fit Ladril en adressant un clin d’œil à l’elfe


Ilviz sourit, c’était suffisamment rare pour être mentionné. Le village avait l’air calme, et cela faisait du bien à tous. Mise à part Ladril qui avait vécu presque exclusivement à la Porte de Baldur, les autres étaient contents d’éviter le tumulte des grandes villes. Rien de tel qu’une petite auberge de campagne pour vraiment goûter au repos. Ils pénétrèrent dans l’auberge.

- Ça alors, Dwalgnar ! ça faisait une éternité que je ne t’avais pas vu ici ! lança l’aubergiste. Je te croyais mort, c’est dire.
- Randall ! Cela faisait longtemps, en effet.
- Mais je vois que les affaires marchent, dis donc ! Gardes du corps, vendeuses, et jolies en plus. Tu me payeras peut-être ce que tu me dois, cette fois-ci. Hors de question que tu touches à une fille avant que je n’ai effacé ton ardoise, mec.


Dwalgnar sourit, mais c’était un sourire gêné. Shydane avait envie de lui mettre un bon coup de pied au cul. Une maison de passe. Dwalgnar n’avait vraiment pas la même notion du repos. Glorthic palpait avec dépit sa bourse, qui ne cessait de s’alléger.

- Combien pour une chambre assez grande pour nous six et un repas ? demanda Shydane
- Comme ce soir, il y a un spectacle, ça vous coûtera un petit supplément. Sans compter les dettes de Dwalgnar, fit Randall en comptant sur ses doigts. Votre patron me doit…
- Je ne suis pas le laquais de Dwalgnar, fourre-toi le dans le crâne, coupa Shydane, d’un ton ferme et dur, appuyant son regard.
- Ça vous fera vingt pièces d’or… mais si Dwalgnar voulait bien régler les cent quatre-vingts pièces d’or qu’il me doit, ça m'arrangera bien.
- Laisse, Shydane, je m’en occupe, comme d’habitude… fit Glorthic.


Le nain porta un regard outré sur son frère, tout en vidant le contenu de sa bourse. Cent quatre-vingts pièces d’or… La moitié de la bourse allait passer dans cette auberge. Randall regarda de manière suspicieuse les pièces de Glorthic, craignant de fausses monnaies. Il donna néanmoins la clé d’une chambre, aménagée dans une cabine. Discrètement, il croqua dans une pièce pour vérifier l’authenticité. Glorthic prit la clé et se dirigea vers la chambre, suivi par Ladril et Ilviz. Dwalgnar était quand à lui à l’écurie, à soigner Rosie. Les jambes de la mule étaient relativement endolories après un aussi long périple, et il n’était pas dit qu’il pourrait le faire plus tard. Ilviz s’allongea sur l’un des lits et prit un peu de repos. L’elfe semblait perpétuellement fatiguée, sans que cela ne soit explicable. Ladril s’était assise et Glorthic s’occupait de sa blessure. Elle avait ôté sa mitaine, et la base du doigt sectionné avait une teinte légèrement verdâtre.

- Berk, encore ton baume des profondeurs ! fit-elle écœurée. D’accord, ça soulage la blessure, mais il faudrait songer à le parfumer autrement.
- La blessure que t’a infligée cette aberration ne guérira sans doute jamais. Même Dame Soti n’a pu guérir complètement ta main. Alors, en attendant, je fais ce que je peux pour t’aider. Ce baume est peut-être puant, mais c’est ce que j’ai de plus efficace pour éviter que ça ne s’infecte. Et encore, tu as de la chance, tu aurais pu y laisser la main entière.


La main entière. Rien que d’y repenser, Ladril en frissonnait. Ses mains, c’était son gagne-pain. Que serait une roublarde sans mains ? Un barde sans voix, un magicien sans cervelle. La main de Ladril était ointe d’une pellicule brunâtre et poisseuse. La voleuse regardait avec dégoût sa main ainsi parée, mais la douleur s’estompait, la teinte verdâtre disparaissait. Glorthic s’assit dans l’un des fauteuils, alluma sa pipe, et la pièce commença à être emplie de volutes bleutées qui dansaient au rythme du balancement du fauteuil.

*
* *

Pendant ce temps, Shydane et Vilario s’étaient rendus au temple d’Oghma. Les renseignements fiables étaient rares ces temps-ci, et quoi de mieux qu’un temple dédié au dieu de la connaissance pour en obtenir ? L’auberge serait aussi une bonne source. Plus ils auraient d’informations sur Port-Ponant et les Masques, et mieux ce serait. Les deux amis montèrent les marches de l’escalier et pénétrèrent dans le lieu consacré au dieu du Savoir.

- Bonsoir, voyageurs. Que puis-je pour vous servir ? demanda un prêtre.
- Nous aurions besoin de quelques renseignements. Connaissez-vous un chemin sûr pour Tantras ? demanda Shydane.
- En ce moment, il est vrai qu’il y a certaines tensions. Les pirates sont assez actifs en ce moment, je vous conseillerais d’éviter Mantétoile pour le moment, si vous n’avez pas de lien avec les pirates. Mais aller jusqu’à Tantras, même en prenant le bac depuis Port-Ponant, il y a des risques.
- Les pirates ? demanda Vilario.
- Pas que les pirates, jeune homme. La mer est le territoire des sahuagins, des humanoïdes assez proches des requins. En ce moment, ils s’attaquent même aux bateaux de pêche, à ce qu’on dit. Ils semblent assez énervés en ce moment. Faites également attention à Port-Ponant. Il y aurait des troubles parmi les Masques de la Nuit, une de leurs factions qui serait séditieuse.
- Mmh, voilà qui n’est guère encourageant, mais nous n’avons guère le choix. Est-ce que vous seriez en mesure d’identifier ces armes ?
- Je vais vous dire ça… dit le prêtre en prenant les lames que Vilario lui tendit. La tête de loup sur la poignée ne me dit rien, c’est sans doute un ajout postérieur, pour l’esthétique. Cela ressemble assez à un symbole des Adeptes du Sang Noir. Elles sont très légères, je dirais qu’elles ont été forgées en aurorum, un acier très particulier. Ces petites épées, si ce n’était ce pommeau, je dirais que c’est l’œuvre de Taerom Fuiruim, le forgeron de Bérégost. Le galbe particulier de la garde est significatif, sans compter que la forge de Grondemarteau est réputée pour travailler des matériaux exotiques. Ce sont de très belles armes que vous avez là, jeune homme.
- Que pouvez-vous me dire de plus ? demanda Vilario
- Une idée sur leur valeur, ou bien leurs capacités ?
- Leurs capacités surtout. Elles ne sont pas à vendre.
- Bien, je vais prendre un peu de temps, en espérant qu’Oghma me vienne en aide… fit le prêtre en chaussant ses lunettes.


Le prêtre s’écarta, et commença des incantations étranges. Shydane et Vilario s’écartèrent. De nombreuses lueurs colorées éclairaient la pièce, des crépitements cristallins se faisaient entendre.

*
* *

Une heure avait été nécessaire au prêtre pour lire les enchantements des épées de Vilario. Les épées devaient être vraiment rares pour devoir être identifiées de la sorte.

- Alors ? Vous avez réussi ? demanda Vilario.
- Oui, même si j’ai dû faire appel au savoir infini d’Oghma. Les lames portent des enchantements fort rares. Cette épée-ci me semble-t-il, peut parer des projectiles. C'est ma foi fort rare. L’autre me semble idéale pour enchaîner les combats. Cependant, il y a un autre sort qui a été lancé sur ces lames. Vous savez que l'aurorum a la particularité de se reforger.
- Se reforger ? demanda Vilario sans vraiment comprendre ce que voulait dire le prêtre.
- Oui, lui répondit Shydane en guise de réponse. Si une lame en aurorum est brisée, il te suffit de rassembler tous ses morceaux et l'arme se reforgera avec la même solidité que si elle n'avait jamais été cassée.
- C'est fabuleux, ça ! s'exclama l'adolescent, fier de posséder une telle arme.
- Mais comme je vous le disais, reprit le prêtre, cette arme a été l'objet d'un sort supplémentaire. Est-ce pour forcer son détenteur à faire preuve d'une dextérité exemplaire ? Toujours est-il que si l'une des deux lames brise l'autre, elle annulera les capacités de l'aurorum.
- Merci pour vos renseignements.
- Faites bien attention à vous, et que le savoir d’Oghma vous soit utile.


Vilario prit une petite épée dans chaque main. Elles étaient vraiment très légères, et très agréables à manier. Il n’avait pas encore eu le temps de vraiment les essayer. Autre chose que la lourde épée de Shydane lui avait imposée au début de son entraînement. A ce moment, il regretta de ne pas être capable de les manier toutes les deux en même temps. Il allait être forcé de faire un choix, car il ne savait manier une épée courte qu’avec une dague dans l’autre main. Manier les deux en même temps était trop difficile pour lui, et trop risqué, vu ce qu'il venait d'apprendre. Car si les deux lames s'entrechoquaient, il risquait de les briser à jamais.
Vilario se tourna vers son ami, qui posa la main sur l’épaule du jeune homme. Les deux amis regagnèrent la Folie du Géant. Mis à part Dwalgnar, toujours affairé dans l’écurie, les autres se trouvaient dans la chambre. Shydane demanda à Vilario d’aller chercher Dwalgnar. La situation devenait critique pour eux. Outre la bourse de Glorthic qui suivait un régime forcé, Shydane avait l’impression de ne plus trop savoir où chacun en était. La porte grinça, et Vilario revint avec Dwalgnar.

- Avant qu’on aille manger, je voudrais qu’on prenne le temps de parler de notre situation, lança Shydane.
- Tu as eu des informations ? demanda Glorthic
- Oui, Mantétoile n’est pas sûre. Le prêtre d’Oghma nous l’a signalé. Donc, nous devrons embarquer à Port-Ponant, nous n’avons plus le choix...
- Avant que tu n’ajoutes quelque chose, Shydane, demande-toi ce qu’on aurait pensé si notre route devait passer par Château-Zhentil… fit Ilviz
- Shydane, je me suis dit la même chose qu’Ilviz. Que tu veuilles protéger Vilario, c’est tout à ton honneur. Je vous considère tous comme si vous étiez de mon clan, remarqua Glorthic en baissant les yeux. Mais dis-toi qu’on sera plus fort à six qu’à cinq.


Shydane se tut un instant. Après tout, l’union faisait la force. Depuis que les jumeaux Tonnerre étaient là, les choses avaient changées. Glorthic avait réussi à gagner sa confiance, ce qui n’était pas un mince exploit. Sans lui, Vilario aurait été capturé par Melrod et Ewun dans les égouts de la Porte de Baldur, il avait éliminé Ystir dans la foulée. Il était un combattant des plus redoutables qu'il n'ait jamais eu l'occasion de rencontrer. Et son pécule s'était avéré utile. Dwalgnar, aussi, avec la connaissance de Faerun dont il disposait. Sans compter Rosie qui avait rendu pas mal de services. Ne pas avoir à porter de matériel était une aide on ne peut plus précieuse. Ladril rattrapait en quelque sorte son erreur de la Porte de Baldur. Et puis…
Chacun avait réussi à sa manière à aider Vilario. Ilviz avait quant à elle éliminé Svanhilde et contrecarré les plans de Keskri’ck. A contrecœur, Shydane dut admettre qu'il n'était plus le seul à aider Vilario. De plus, il craignait de diviser le groupe en demandant à Ilviz de partir, alors qu’ils n’avaient vraiment pas besoin de se quereller.

- Vous avez raison…Alors que faire pour qu’Ilviz puisse entrer sans encombre ? Si ça vient juste, les Masques sont déjà informés de sa présence dans le secteur… ajouta Ladril. Peut-être que l’un d’eux est ici en ce moment même.
- J’ai une idée, bon, ça vaut ce que ça vaut… Ilviz n’aura qu’à se déguiser. J’ai tout ce qu’il faut pour ça… proposa Dwalgnar
- Me déguiser, un sort ne serait-il pas plus efficace ? demanda Ilviz
- Un sort ne durera pas assez longtemps, et il peut se dissiper à tout moment, alors que du maquillage, ça peut se retoucher, en plus, pour une elfe, paraître coquette, quoi de plus naturel ? assura Dwalgnar.


Tous pouffèrent, même Vilario qui oublia momentanément son différent avec l’elfe. Ilviz regarda les autres. Même si l’idée lui semblait saugrenue de prime abord, c’était loin d’être idiot. L’elfe rit avec les autres. Les rires se calmèrent vite, tous semblaient d’accord avec la proposition de Dwalgnar.

- Bien, voilà déjà un problème de réglé. Maintenant, le problème majeur, rejoindre Tantras le plus rapidement possible… une idée ? demanda Shydane
- Si le bateau régulier qui va à Tantras existe toujours, il nous faudra quelques jours de mer pour y aller, fit Dwalgnar
- Ça va encore coûter combien ? Il ne reste plus grand chose de mon pécule, à peine deux cents pièces d’or… remarqua Glorthic
- Heureusement que les nains roublards n’existent pas ! s’exclama Ladril. Je suis sûr que tu connais à la pièce de cuivre près la contenance de ta bourse.
- Non pas que je paraisse porté sur la chose, mais je paie tout. J’ai fini ma quête, ça m’a pris du temps, et aujourd’hui, …
- Tu veux nous quitter ? s’inquiéta Vilario
- Non, rassure-toi, j’ai encore à faire à tes côtés, dit Glorthic, laissant ensuite passer un moment de silence avant de reprendre. Tant que tu auras besoin de mon soutien, Vilario, je serai là. Et puis, je ne vais pas laisser Dwalgnar seul.
- Glorthic a néanmoins raison sur un point. Nous n’avons presque plus d’argent. Nous risquons d’arriver démunis à Tantras, constata Shydane. Même sans les dettes de Dwalgnar, la question de l’argent se serait posée à un moment ou un autre.
- Eh bien, comme au bon vieux temps, Shydane ! On fera les poches des riches… proposa Ladril en adressant un clin d’œil complice à Shydane.
- Quelqu’un a une autre idée ? coupa Shydane
- Je peux toujours vendre quelques babioles au marché, ça sera toujours ça de gagné… fit Dwalgnar. Ça fera un peu de place dans les besaces.
- Au moins, ce sera de l’argent gagné HONNÊTEMENT, appuya Glorthic.


Une cloche de bateau sonna, annonçant le repas et interrompant la conversation. Vilario était resté silencieux.

19 Kythorn 1357 CV – 10h - abords de Téziir

Le chariot avançait à bon train, et approchait des portes de la ville. Oldar et Ewun s’étaient relayés à la conduite, pour gagner le plus de temps possible.
La ville de Téziir avait été bâtie en 1312 du Calendrier des Vaux, par des marchands voulant une ville plus saine que Port-Ponant et un accès à la mer plus facile à surveiller. Une ville jeune et dynamique, dont le port sur la Mare aux Dragons commençait à faire concurrence à Port-Ponant pour le trafic venant des contrées du Mitan. Passer par Téziir faisait gagner quasi une journée de trajet, ce qui était intéressant pour le commerce à longue distance. Une ville où le Zhentarim n’est pas bienvenu, Ravendas les avait prévenus. Melrod reprit l’aspect de Valdemar pour la vraisemblance. Chacun laissa son vêtement brodé d’un Z jaune pour une tenue neutre. Le bateau promis par Ravendas n’arriverait que le soir, ça faisait une journée à passer à Téziir. Une longue journée. Il fallait déjà trouver un endroit pour le chariot. Un caravansérail avait été bâti à l’entrée de la ville, les marchands de Téziir avaient pensé à tout pour construire une ville dédiée au commerce. Oldar fit avancer le chariot doucement. Les Zhents descendirent du chariot et se dirigèrent vers le sérail. Melrod loua une chambre, et chacun put prendre un peu de repos.

19 Kythorn 1357 CV – 21h - Caravansérail de Téziir

Le ciel était embrasé à l’horizon, le soleil se couchait. Chacun avait pris le temps de se reposer. Melrod relisait le parchemin que lui avait remis Ravendas, pour pouvoir embarquer. Le capitaine du vaisseau faisait toujours l’accueil à la taverne du port, il suffisait de lui remettre le parchemin pour qu’il accepte ses passagers.

Il était temps de partir. Chacun prépara ses affaires et partit pour le port. Les rues étaient propres, et les maisons assez bien bâties. Une bourgade portuaire prospère, et bien entretenue. Des chants de marins montaient, roulant le long des rues pavées. La taverne n’était plus très loin. Ewun poussa la porte, et entra le premier. De nombreux marins étaient attablés, buvant tout leur soûl et entonnant des chansons paillardes. Un homme, attablé au fond lui fit signe. Il était accompagné de deux personnes : un autre homme, avec une moustache soignée et un bouc, et un halfelin au visage balafré.

- Je suppose que c’est Ravendas qui vous envoie ? fit-il. Lequel d’entre vous est Melrod ?

Ewun et Liliana étaient sur leurs gardes, prêts à dégainer, surtout que les compagnons de l’homme semblaient louches. Le halfelin attablé regardait d’un œil mauvais le groupe, dévisageant chacun, en particulier Ewun. Liliana reconnut soudain l’un des deux hommes.

- Xzar ? demanda Liliana
- Mmh, votre voix est toujours aussi exquise, très chère Liliana ! fit Xzar, en faisant une révérence.
- Tu parles d’une équipe de bras cassés ! fit Montaron. On me l’aurait demandé, ça fait longtemps que ça serait déjà fini. Ha ! Même pas capables de choper un gamin et un nain !
- Montaron, VOUS ETES SI EXASPERANT ! On ne nous l’a pas demandé. Mais je ne vois ni Ystir, ni Arun. Où sont-ils ? demanda Xzar. C’était bien Ystir qui était à la tête du groupe, non ?
- Maintenant, Xzar, c’est moi qui suis à la tête de cette mission, fit Melrod. Arun a été capturé par le Poing Enflammé, il a été exécuté. Ystir est mort dans les égouts de la Porte de Baldur, il a dû être dévoré par les rats. C’est un des nains qui l’a abattu. Ewun et moi, on a échappé de justesse au Poing Enflammé.
- Des bras cassés ! Bien ce que je disais à l’instant… se moqua Montaron en vidant son pichet.
- Voilà qui va compliquer notre mission, Monty. Si le Poing Enflammé est dans le coup… Dommage, j’aurais bien aimé revoir Ystir.
- Boaf, comme d’habitude, le premier qui me cherche, il va me trouver… fit Montaron. Ystir, je vais pas pleurer sa mort, c'était une brute sans cervelle.


Ewun fut stupéfait. Montaron n’avait jamais brillé par sa finesse, mais traiter Ystir de brute sans cervelle, c’était oublier les missions qu’ils avaient conduites avec succès. A sa connaissance, le halfelin n’en avait encore jamais menée, et le jour n’était pas prêt d’arriver où on lui confierait une mission. Juste un gros bras sans cervelle, un butor cantonné aux basses besognes.

- Quelle est ta mission, Xzar ? demanda Liliana
- La crise du fer qui touche la Côte des Epées. Apparemment, ce serait nous qui en serions à l’origine, alors que nous ne possédons aucune mine. En plus, des bandits de grand chemin se déclarent membres du Zhentarim.
- Mmh, en effet, c’est très inquiétant… fit Melrod. Qui aurait intérêt à se faire passer pour nous ?
- C’est justement ce qu’on doit découvrir, qui camoufle ses activités. On doit rendre compte ensuite à Visk’ros, à Eauprofonde. Déjà qu’on doit aller jusque Nashkell… c’est la première fois que je voyage autant.
- Si tu veux, Xzar, on est venus avec un chariot, tu le trouveras au caravansérail. On n’en aura plus besoin. Il est facile à reconnaître. Un chariot tracté par deux hongres bruns.
- Ça m’arrange bien, j’avais pas l’intention de m’user les pieds. Ça m’évitera de tuer quelqu’un pour lui piquer son chariot… lâcha Montaron.
- Combien de morts à ton actif, Monty, pour arriver jusqu’ici ? demanda Ewun
- Peut-être un de plus, qui n’aura pas su quand fermer sa grande gueule, si tu vois ce que je veux dire…
- Bien, je ne voudrais pas jouer les trouble-fête, mais il va être l’heure d’embarquer. Xzar, Montaron, bonne chance pour votre enquête. Vous autres, suivez-moi, fit le capitaine, coupant court à la querelle qu’il sentait poindre.


Les Zhents se levèrent, et suivirent le capitaine vers le navire. Xzar et Montaron partirent vers le caravansérail. La chevelure de Séluné perça les nuages, baignant de sa lumière blafarde le port. Melrod et ses compagnons montèrent à bord de l’esquif. Ewun et Liliana explorèrent le bateau de bord à bord. Rien de suspect. Profitant de la marée, le petit bateau traversa rapidement la Mare aux Dragons et serra la côte.

Episode 14 - La Cité des Masques
- 1 - 2 - 3 - 4 - Forum -

Ce site n'est pas officiel. D&D/Dungeons and Dragons, Royaumes Oubliés/Forgotten Realms et DragonLance sont des marques déposées de WOTC inc.
Les images telles que les couvertures de romans où les illustrations de personnages et organisations appartiennent à WOTC, Milady et Fleuve Noir.
Les titres de jeux-videos ou captures d'écrans appartiennent aux développeurs respectifs de ces jeux.
Le reste est © Morcar/Le monde de Toril